La décroissance ou la ruine ?

L’affaire est entendue : « il n’est de richesse que la vie ». Mais voilà : nous (sur)vivons à crédit sur une planète surexploitée que notre cupidité transforme jour après jour en dépotoir voire en enfer pour ses occupants de passage …

Un ouvrage de synthèse interroge les racines intellectuelles de la « décroissance » à travers la pensée de cinquante visionnaires. Certains avaient mis en garde contre les dangers de l’aveuglement consumériste, productiviste et spéculatif depuis les débuts de la « révolution industrielle »…

D’abord, il y a ceux qui vivent de plus en plus mal à l’intérieur d’une matrice de dépendance irriguée par les combustibles fossiles, désormais en phase terminale. Et puis il y a la masse croissante de tous ceux qui en sont exclus…

L’accès à l’énergie est vital pour l’espèce, tous nos standards de vie en dépendent, de l’alimentation et l’eau courante à l’éducation… Depuis la collecte de bois pour entretenir la flamme d’un feu originel jusqu’à Fukushima, toute l’histoire de l’espèce s’écrit au fil de cette quête essentielle d’énergie : après avoir assuré la cuisson du gibier, l’énergie fait tourner désormais toute une techno-structure alimentant nos appareils électroménagers, nos ordinateurs et autres gadgets de destruction massive – sans oublier l’expansion de l’intelligence artificielle qui remplacera l’intervention humaine…

Mais n’avons-nous pas déjà consommé en deux siècles la majeure partie du pétrole que la Terre a mis quelques millions d’années à accumuler ?

 

Aux sources d’une pensée

 

En juillet 2014, le mensuel La Décroissance consacrait un dossier mémorable à vingt-huit penseurs majeurs, critiques de la civilisation industrielle et hérauts d’une société à l’échelle humaine, non prédatrice et non fondée sur l’accumulation du capital. Il a suscité un tel intérêt qu’un prolongement en volume a suivi.

Les éditions québécoises Ecosociété ont réuni leurs forces avec celles de L’Echappée, du Pas de côté et le journal La Décroissance pour enrichir ce dossier, portant à cinquante le nombre d’auteurs présentés – qu’ils soient illustres ou confidentiels, leurs analyses demeurent clairvoyantes, intemporelles voire salutaires. Objectif avoué : montrer en quoi les analyses de ces devanciers et inspirateurs de la ligne éditoriale du journal « peuvent stimuler les réflexions actuelles des partisans de la décroissance et des autres »…

D’Edward Abbey (1927-1989) à Simone Weil (1909-1943), ils ont tous donné de précieuses clés de compréhension pour penser notre monde, remettre en cause le culte d’une croissance illimitée dans un monde fini, l’aliénation de la marchandise, le fondamentalisme technologique ou les aberrations de l’esprit de calcul qui vend hors de prix à tous les dépossédés et déracinés une pénurie organisée sur une Terre dénaturée.

Günther Anders (1902-1992), auteur de L’Obsolescence de l’homme (1956), fut l’un des premiers à observer que « les offres de la marchandise sont les commandements d’aujourd’hui », écrivant que « la prière qui convient à notre époque ne sort plus de nos bouches humaines parce que ce sont les produits qui prient aujourd’hui : « Donnez-nous aujourd’hui notre mangeur quotidien »…

Hannah Arendt (1906-1975) dénonçait la « croissance contre nature du naturel » c’est-à-dire la « croissance illimitée de l’activité de subsistance » qui mena à la division des tâches, à l’innovation technologique permanente et au productivisme. Rappel d’Annick Stevens, fondatrice de l’Université populaire à Marseille, qui présente la pensée de la grande philosophe du politique : « La gigantesque expropriation de la petite paysannerie, qui fut la condition indispensable au développement du capitalisme industriel, entraîna une aliénation – au sens d’un devenir étranger, d’un arrachement – par rapport au monde, non pas tant par rapport au monde naturel que par rapport au monde humain, cet ensemble de réalisations communes et durables qui relient les hommes entre eux et donnent un sens à la brièveté des vies individuelles ».

Georges Bernanos (1888-1948), présenté par Jacques Allaire, constatait dans Les Grands Cimetières sous la lune (1938) : « Quand la société impose à l’homme des sacrifices supérieurs aux services qu’elle lui rend, on a le droit de dire qu’elle cesse d’être humaine, qu’elle n’est plus faite pour l’homme mais contre l’homme. Dans ces conditions, s’il arrive qu’elle se maintienne, ce ne peut être qu’aux dépens des citoyens ou de leur liberté. » Homme en colère, l’auteur de La France contre les robots (1947) déplorait la substitution de la pensée par la technique et de la liberté par le libéralisme dans une « civilisation d’imbéciles » qui se « détourne de sa propre humanité au bénéfice d’un prétendu confort » – quitte à se transformer en « champs de ruines aux apparences de luxe » qui n’en finit pas de multiplier le nombre d’affamés, d’affligés et d’exclus… Si avoir n’empêche pas d’être, le sens de l’avoir a été imposé comme « le seul et unique sens » : « On ne comprend rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

Dès 1935, Bernard Charbonneau (1910-1996) publiait avec son ami Jacques Ellul (1912-1994) d’éclairantes Directives pour un manifeste personnaliste, proposant, « au nom d’un idéal de liberté et d’autonomie, une critique de l’idéologie productiviste et techniciste qui anime tout autant le libéralisme que le communisme et le fascisme ». Prônant un ralentissement de la « dynamique de développement dont les effets désorganisateurs appellent en retour un pas de plus vers la totalisation sociale », Bernard Charbonneau rappelait que « le mythe est la puissance qui meut les sociétés » et invitait à avoir « les machines de notre société » et non « la société de nos machines »… L’écrivain Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), connu pour ses « enquêtes du Père Brown », rappelait à ses contemporains qu’ils vivaient dans un monde à l’envers – au lieu de considérer si les moyens techniques, économiques ou politiques sont « adaptés à cette fin qu’est toute vie humaine saine et honorable », le système se préoccupe surtout de savoir si les moyens humains s’adaptent à la technique… Convaincu qu’il ne peut y avoir de démocratie sans propriété privée, il estimait que les « riches sont les ennemis de la propriété privée car ils sont ennemis de leurs propres limites : ils ne veulent pas de leur propre terre, ils veulent celle des autres »…

Pour Ivan Illich (1926-2002), l’école désapprend, l’hôpital rend malade, les transports immobilisent, l’outil asservit, etc. Alors, il en appelle à une société conviviale « où l’outil est au service de la personne intégrée à la collectivité », tout en mettant en garde contre notamment la menace de surcroissance déniant à l’homme le droit de s’enraciner dans son environnement ou celle de l’industrialisation qui lui ôte son autonomie.

Pour l’ethnologue Robert Jaulin (1928-1996), « toute civilisation est alliance avec l’univers », le progrès n’est que « l’extension du vide » et « nous avons vidé l’univers en détachant les objets des relations d’existence dont ils sont le produit »…

Herbert Marcuse (1898-1979) rappelait à quel point « les classes dominées participent aux besoins et aux satisfactions qui garantissent le maintien des privilèges des classes dirigeantes »…

Historien et philosophe des techniques et de la ville, Lewis Mumford (1895-1990) mettait en garde contre l’autoritarisme technologique : « Au moment même où les nations occidentales se débarrassaient de leurs anciens régimes de monarchie absolue avec rois de droit divin, elles restauraient le même système, mais cette fois de façon plus efficace, dans leur technologie ». Dans La Cité à travers l’histoire (1961), cet écologiste social expliquait que « la tâche la plus urgente ne consiste pas à accroître et perfectionner l’équipement matériel, ni à multiplier le nombre des appareils électroniques pour couvrir toutes les régions suburbaines » – mais en réinventant une cité où « les fonctions nourricières et créatrices de la vie, les activités autonomes et les symbioses » seront pleinement restaurées…

Dans l’Angleterre victorienne des années 1860, vouée à l’expansion militaire, coloniale et industrielle, le philosophe et critique d’art John Ruskin (1819-1900) fit scandale en stigmatisant dans ses « essais d’économie politique » la religion mercantile dominante, le « mammonisme », cette possession par le démon de la cupidité, rappelant que la richesse ne consiste pas à produire toujours plus, à accumuler cette abstraction qu’est l’argent, à exploiter les travailleurs rivés à leurs machines et enfermés dans des manufactures fumantes – ce « progrès » des économistes de son temps est une régression, cette « richesse » est une malfaisance menant à l’exploitation de l’homme et de la nature.

Tous ces précurseurs de la décroissance ont apporté leur pierre à la reconstruction d’une maison de l’homme à nouveau habitable, où le vivant serait chez lui et dont le seuil serait infranchissable aux chimères mortifères… Si la Terre est ronde comme une pièce de monnaie, ces penseurs avaient appréhendé de bonne heure les deux faces de cette pièce : l’épuisement progressif (si prévisible) des ressources communes par l’exploitation tant de la nature que de l’homme et la perturbation croissante ainsi infligée aux écosystèmes qui rend chimérique toute espérance de « profit » soutenable…

Y aurait-il des lectures qui remettraient le monde sur ses pieds ? Et si les « décroissants » formaient une communauté qui ne cesserait de croître à mesure que s’évapore toute possibilité de « croissance » – ainsi que le temps emprunté à rouler toujours plus de « dettes » à tombeau ouvert ?

 

Cédric Biagini, Davide Murray, Pierre Thiesset (coordonné par), Stéphane Torossian (illustrations), Aux origines de la Décroissance – cinquante penseurs, éditions L’Echappée – Le Pas de côté – Ecosociété, 312 p., 22 €

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