Manuel Valls : les cinq raisons d’un échec

« Ceux qui ne partagent pas les mêmes idées, ceux qui sont en désaccord sur l’Europe, sur l’économie, sur l’entreprise, sur les questions de sécurité ou de laïcité peuvent-ils encore être dans la même famille politique ? Personnellement, je ne le crois pas, donc doit venir le temps enfin de la clarification. » (« Le Figaro », le 24 avril 2017).

Un sondage Ifop-Fiducial publié par le « Journal du dimanche » le 28 mai 2017 laisserait entendre que la réélection de Manuel Valls dans la première circonscription de l’Essonne serait très difficile, faisant au second tour jeu égal avec la candidate soutenue par Jean-Luc Mélenchon, Farida Amrani.

Des 7 882 candidats aux élections législatives du 11 juin 2017 dans les 577 circonscriptions, Manuel Valls est sans doute celui qui incarne le mieux le quinquennat de François Hollande, son échec, son impopularité, ses hésitations. François Hollande lui-même est absent de la compétition et ses autres Premiers Ministres, Jean-Marc Ayrault et Bernard Cazeneuve, par peur de l’échec, ont renoncé à se présenter, tout comme le Président de l’Assemblée Nationale sortante Claude Bartolone. Les rares ministres sortants candidats ne représentent au mieux qu’un domaine spécifique et pas l’ensemble d’une politique nationale.

Pire ! S’il y avait un moyen, pendant tout ce processus électoral du printemps 2017, de signifier sa colère contre le quinquennat de François Hollande, ce n’aurait pas été à l’occasion de l’élection présidentielle (aucun candidat n’en a revendiqué le bilan) mais dans certaines circonscriptions aux élections législatives et plus particulièrement dans celle où se présente Manuel Valls.

Quel cauchemar pour Manuel Valls ! Le précurseur du social-libéralisme est en train de tout perdre et pourtant, le social-libéralisme est en train de triompher. C’est sûr qu’il doit se mordre les doigts d’avoir proposé au Président François Hollande de nommer son conseiller économie au stratégique poste du Budget lors de la formation de son premier gouvernement, en avril 2014, poste qui lui fut refusé pour d’incompréhensibles raisons d’équilibre d’appareil, mais qu’il a pu reproposer lors du limogeage d’Arnaud Montebourgen août 2014, et là, par la grande porte, au Ministère de l’Économie.

Tout marche pour l’un, tout s’effondre pour l’autre. L’un garde une image de personne loyale, l’autre est un traître par définition. Il pourrait être le Caliméro de la classe politique en disant que c’est vraiment trop injuste !

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À bientôt 55 ans, Manuel Valls n’est plus un perdreau du paysage politique depuis très longtemps, il n’a d’ailleurs jamais rien fait d’autre que de la politique (conseiller régional à 23 ans). En 2012, on aurait pu imaginer, sans connaître le résultat des élections, que durant le quinquennat 2017-2022, se seraient opposés les deux plus ambitieux de leur génération, à savoir Jean-François Copé à droite et Manuel Valls à gauche. Ni l’un ni l’autre ne semblent avoir aujourd’hui un futur politique autrement que local. Les deux ont été rejetés par leur propre camp au cours de primaires qui n’ont pas vraiment servi les partis qui les ont organisées.

Si l’on essayait de comprendre pourquoi la trajectoire nationale de Manuel Valls s’efface alors que ses idées prennent le pouvoir, on pourrait répondre qu’il a gardé les vieilles pratiques qui ne sont plus acceptables aujourd’hui.

Quelle vieilles pratiques ? La première chose, c’est d’être plus fidèle à son parti qu’à ses idées. Lorsqu’il s’est présenté à la primaire du PS en octobre 2011, il savait qu’il ferait un score assez bas (5%). À l’époque, proche de Dominique Strauss-Kahn, il militait pour une TVA sociale et pour la fin des 35 heures. Son discours était ouvertement en faveur des entreprises, car les seules créatrices de richesse, et il est impossible de redistribuer la richesse si l’on n’en crée pas d’abord.

La première erreur a donc été d’être resté au Parti socialiste. Erreur que n’a pas commise Emmanuel Macron qui, bien qu’adhérent quelques années du PS, l’a vite quitté. Pourquoi rester au PS alors que c’était une auberge espagnole où régnaient autant de divisions que dans la société elle-même, entre les marxistes, les protectionnistes, les partisans de la construction européenne, les fédéralistes, etc. ? Le clivage fort entre politique de la demande et politique de l’offre, entre jacobins et girondins, entre dirigistes et libéraux, entre dogmatiques et pragmatiques, entre sécuritaires et circonstance-atténuantistes, entre première gauche et seconde gauche, etc. a profondément divisé le PS au moins depuis 2005 (en fait, depuis au moins 1979). Le référendum de 2005 et l’élection de François Hollande, dont le combat contre la « finance internationale » était le seul programme audible pour ses électeurs de gauche, ont complètement achevé ce parti.

Manuel Valls aurait dû se désolidariser rapidement de ses camarades socialistes qui n’allaient pas dans son sens. Il n’était pas aimé par la base du PS, donc son départ n’aurait pas bouleversé beaucoup son avenir politique. Il aurait dû créer un mouvement de centre gauche avec d’autres mouvements centristes.

Effectivement, pendant la campagne présidentielle de 2012, un débat télévisé entre François Bayrou et Manuel Valls a montré, le 8 mars 2012 sur France 2, la possibilité d’un accord politique entre les deux hommes. François Bayrou lui a même révélé : « Un certain nombre de mes amis sont allés voter pour vous à la primaire [octobre 2011]. ».

À l’époque, ce fut François Bayrou qui fit le geste le plus important en appelant à voter pour François Hollande au second tour en mai 2012 (ce qui l’a rendu détesté à droite). L’erreur de François Hollande a été d’avoir refusé de l’intégrer dans sa nouvelle majorité en restant sur l’entre-soi, entre socialistes (et alliés peu différenciables, écologistes ou radicaux de gauche). Manuel Valls aurait pu faire pencher la balance vers l’ouverture mais il était trop occupé à prendre ses responsabilités Place Beauvau.

Car Manuel Valls, comme Charles Pasqua, comme Nicolas Sarkozy (certains diraient aussi Clemenceau, mais il ne faut quand même pas trop abuser des comparaisons douteuses), a voulu construire sa réputation politique comme Ministre de l’Intérieur ferme et intransigeant. Là fut la deuxième erreur. Pas vraiment une erreur, en fait, mais une deuxième explication de sa disgrâce actuelle. L’inadéquation entre la nécessité de rassembler et la propension à exercer le pouvoir seul.

Il y a chez Manuel Valls une dichotomie entre l’offre politique qui est la sienne, faite de modération, de socialo-centrisme, de valeurs républicaines, et sa personnalité qui s’est réellement révélée à l’Intérieur puis à Matignon, un tempérament colérique, arrogant, autoritaire, martial, qui le placerait plutôt à une extrémité de l’échiquier politique plutôt qu’en position centrale. Cette observation engendre une catastrophe pour un responsable politique : le ressenti d’une absence de toute sincérité, et donc de toute crédibilité.

La troisième erreur, ce fut lors de la formation de son premier gouvernement le 2 avrl 2014, une fois nommé à Matignon après la débâcle des socialistes aux élections municipales de mars 2014. Son choix s’est imposé à François Hollande comme un canon de revolver sur la tempe. Certes, les écologistes, trop prudes pour passer sous les ordres d’un chef de guerre, ont déserté le gouvernement qui, pourtant, poursuivait la même politique (le CICE datait de janvier 2014), mais la base de soutien politique du gouvernement est restée la même : le PS et ses alliés. Avec un gros problème, c’est que le PS a toujours détesté Manuel Valls.

À cette époque où les sondages enregistraient déjà des records d’impopularité présidentielle, Manuel Valls imaginait mal une réélection de François Hollande et tablait plutôt sur la conquête, dans l’opposition, d’un PS minoritaire pour en faire une machine de guerre à sa dévotion pour l’élection présidentielle de 2022… la quasi-seule occasion pour lui, car il aurait déjà 59 ans. Là, c’était une stratégie de vieille pratique.

L’innovation, cela aurait été, au contraire, d’ouvrir son gouvernement vers sa droite dès 2014. D’ailleurs, que ce soit la loi Macron ou la loi El-Khomri, beaucoup de parlementaires UMP ou UDI étaient prêts à les adopter, à condition qu’on les écoutât un peu dans leur rédaction. En gros, faire ce qu’Emmanuel Macron a fait le 17 mai 2017, en intégrant dans son gouvernement des ministres qui s’y retrouveraient dans la politique nationale sans considération d’appartenance à un parti.

En limitant sa base à un PS profondément divisé au point que certains de ses députés étaient prêts à voter une motion de censure contre lui (on croirait rêver), Manuel Valls a nécessairement signé son arrêt de mort avant même de concourir à l’élection présidentielle.

La quatrième erreur de Manuel Valls est sans doute d’être parti le 5 décembre 2016 à l’abattoir à la primaire PS de janvier 2017. De la farine le 22 décembre 2016 à Strasbourg et une gifle le 18 janvier 2017 à Lamballe lui ont montré son niveau d’impopularité, lui qui fut longtemps le plus populaire des ministres.

Là encore, la renonciation presque papale de François Hollande le 1er décembre 2016 a été ressentie comme un coup de palais (ou de menton) de Manuel Valls devenu traître aux yeux des rares ministres hollandistes qui auraient dû former pourtant son avant-garde. Aidé de bataillons d’électeurs venus à la gauche du PS, Benoît Hamon a largement dominé cette primaire.

Benoît Hamon, le ministre dissident, celui qui s’opposait à la voix officielle, devenait le représentant officiel de ce parti. Inversion des rôles en quelques semaines : le frondeur ne fronde plus et le majoritaire est minoritaire. On comprendra que, malgré l’engagement nécessaire de soutien réciproque, Manuel Valls aurait eu du mal de voter pour celui qui avait tout fait pour que son gouvernement ne réussît pas. À traître, traître et demi d’avoir contesté le gouvernement pendant deux ans sans quitter le parti du gouvernement.

L’éviction de Manuel Valls du jeu présidentiel a bien sûr favorisé la candidature d’Emmanuel Macron. Pour les électeurs de gauche modérée, Emmanuel Macron était devenu le seul salut pour éviter tant le retour de la droite au pouvoir (dans un contexte politique très difficile pour François Fillon) que l’arrivée au pouvoir d’un dogmatisme rêveur (Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon).

Certes, en décembre 2016, Manuel Valls ne pouvait pas ignorer l’élection présidentielle de 2017, mais il aurait très bien pu imaginer se présenter en dehors du PS. En tant que Premier Ministre sortant, il avait toute la légitimité pour le faire. Après tout, Emmanuel Macron l’a fait aussi, et cela démangeait aussi Arnaud Montebourg. Toutes ces candidatures se seraient annihilées mutuellement mais rien ne les empêchait de se départir du PS. François Bayrou aurait pu lui aussi se présenter, mais il imaginait bien que sa candidature aurait favorisé François Fillon.

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Lorsque Manuel Valls a apporté son soutien à Emmanuel Macron le 29 mars 2017, c’était avec la réticence de ce dernier qui a dû insister sur le fait que soutien ne voulait pas dire retour aux vieilles pratiques. Déjà, les rapports entre les deux hommes ont changé. C’est vrai qu’en cas d’échec d’Emmanuel Macron, Manuel Valls aurait pu démontrer sa loyauté et peut-être récupéré le mouvement mis en place par son ancien Ministre de l’Économie. Mais en cas de victoire, c’était forcément se vassaliser.

Manuel Valls est même allé largement dans la philosophie de rassemblement d’Emmanuel Macron puisque le même jour où il a annoncé son ralliement, il a également dit (dans « L’Obs ») qu’il serait prêt à travailler avec François Fillon si ce dernier était élu. L’intéressé, surpris et heureux de cette hypothèse, a confirmé qu’il serait lui aussi pour le dialogue républicain avec toutes les bonnes volontés. Malheureusement, ce qui aurait été perçu avec Emmanuel Macron comme une logique d’unité nationale a été perçu avec Manuel Valls comme un énième épisode de son arrivisme, s’accrochant à toutes les branches possibles pour pouvoir rebondir.

La cinquième erreur de Manuel Valls, ce fut de n’avoir toujours pas compris le fonctionnement d’Emmanuel Macron pour qui le renouvellement de la classe politique n’était pas un vain mot. Manuel Valls a dû penser que ce n’était qu’une posture de campagne et qu’on reviendrait aux petits jeux habituels de la cuisine politique, une fois l’élection passée.

Lorsque, le 9 mai 2017, Manuel Valls a annoncé unilatéralement qu’il se présenterait aux élections législatives avec l’étiquette En Marche, il a été fort imprudent. Car il n’a pas compris que la procédure d’investiture était la même pour tous les candidats En Marche, à savoir, envoyer un dossier complet, expliquer pourquoi il serait un bon candidat, etc. Une humiliation qu’ont déjà subie quelques dizaines de députés PS sortants et quelques députés LR sortants qui mourraient d’envie d’avoir aussi cette investiture (précieux atout dans la foulée d’une victoire présidentielle).

Les réactions agacées et malveillantes des responsables d’En Marche pendant quelques jours ont été un véritable manque de respect pour un ancien Premier Ministre, ce qui a ému jusqu’à des ténors de la droite assez dépités par le mauvais traitement. Pourtant, les règles d’investiture imposées par En Marche étaient assez claires, notamment de ne pas investir un député au-delà de trois mandats consécutifs (ce qui était le cas pour Manuel Valls élu depuis juin 2002).

Finalement, très prudemment, La République En Marche n’a investi aucun candidat sur sa circonscription, au grand dam de la personne déjà investie et qui a vu son investiture retirée. De son côté, également par prudence, le PS n’a investi aucun candidat contre l’ancien Premier Ministre, même si une procédure d’exclusion a été déclenchée le 6 avril 2017 en raison de son manque de loyauté pour le premier tour de l’élection présidentielle. Revenant à ses habitudes de frondeur, Benoît Hamon, lui-même en difficulté à Trappes, a carrément soutenu à Évry le candidat communiste Michel Nouailles.

Cette erreur de se réclamer d’En Marche sans avoir préalablement vérifié qu’En Marche l’accepterait, Manuel Valls l’a faite en pensant sincèrement que son ralliement sans condition était positif pour ce mouvement alors qu’au contraire, une telle démarche cassait l’image de renouvellement que voulait faire apparaître Emmanuel Macron.

Elle est aussi la leçon de la première erreur évoquée plus haut : que l’avenir politique de Manuel Valls ne pouvait plus passer par le Parti socialiste. Il a mis très longtemps à être conscient de cette évidence. Au congrès de Poitiers en juin 2015, il croyait encore fermement être en mesure de conquérir le PS en automne 2017, au point de cosigner une motion très « synthétique » avec Martine Aubry et Jean-Christophe Cambadélis.

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Voilà donc Manuel Valls entre les deux chaises, entre le PS et La République En Marche, prêt à être battu par une candidate d’extrême gauche. Sa survie politique dépend de sa réélection en juin 2017. De grands ténors ont déjà subi des échecs législatifs retentissants, on peut penser à François Mitterrand en novembre 1958 ou Michel Rocard en mars 1993. Les deux ont pu ensuite prendre d’assaut un PS moribond. Mais tout le monde n’a pas leur stature.

Manuel Valls est désormais un électron libre de la vie politique et son échec législatif réduirait énormément son écho médiatique et surtout réduirait à néant son ambition nationale. C’est d’ailleurs ce que tous ses « amis » attendent, En Marche comme le PS, qu’il échoue malgré l’absence de candidat contre lui, et qu’on tourne définitivement la page Valls…

Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 juin 2017)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
Manuel Valls : les cinq raisons d’un échec.
Le vaccin anti-Macrobe.
Second tour de la primaire socialiste du 29 janvier 2017.
Quatrième débat de la primaire socialiste du 25 janvier 2017.
Premier tour de la primaire socialiste du 22 janvier 2017.
Troisième débat de la primaire socialiste du 19 janvier 2017.
Deuxième débat de la primaire socialiste du 15 janvier 2017.
Premier débat de la primaire socialiste du 12 janvier 2017.
La primaire socialiste de janvier 2017.
Programme de Manuel Valls (à télécharger).
Manuel Valls candidat à la primaire PS de janvier 2017.
La ville d’Évry.
Discours de Manuel Valls le 13 janvier 2015 au Palais-Bourbon (texte intégral).
Discours de Manuel Valls le 9 janvier 2016 au CRIF (texte intégral).
Manuel Valls et l’esprit républicain.
Manuel Valls vs François Fillon (24 septembre 2015).
La ville de Manuel Valls.
La confiance Valls, volet 2 (16 septembre 2014).
La confiance Valls, volet 1 (8 avril 2014).
Les relations entre l’Élysée et Matignon.
Nomination de Manuel Valls à Matignon (31 mars 2014).
Valls sera-t-il Premier Ministre ? (15 mars 2014).
Manuel Valls et son ambition présidentielle.
Manuel Valls à la primaire socialiste.
Manuel Valls et les institutions de la République.
Valls-Bayrou, même combat ?
Et la Corse dans tout cela ?
Et les gens du voyage ?

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par

Sylvain Rakotoarison

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